L’oreille!
Je me souviens d’avoir 16 ans, assis devant une mini-chaîne stéréo à cassette en train d’essayer d’apprendre les lignes de basses de mes chansons préférées. Je recule de quelques secondes et réécoute plusieurs fois les mêmes passages musicaux pour essayer de repérer les notes. Mon cerveau tente tant bien que mal de séparer l’information musicale, c’est une première pour moi à ce moment. À partir de là je n’ai plus jamais entendu la musique de la même manière. Développer cette capacité d’entendre et de suivre précisément un seul instrument, ou plus difficile encore, la caractéristique subtile d’un son dans un ensemble complexe n’est certainement pas inné. C’est un long apprentissage.  20 ans et des poussières plus tard je continue de développer ce qu’on appelle communément « mon oreille ». L’oreille est cette capacité de déplacer et poser facilement votre attention entre le spécifique et le général. Un Zoom-In, Zoom-out sonore intégré dans le cerveau!!

Avec la multitude d’articles de blog et vidéo éducatives à propos du mixage et mastering qui existent sur internet, très peu nous parlent de ce qui est à mon sens l’aptitude la plus importante pour avancer dans ces disciplines. On me demande souvent pourquoi je donne mes trucs techniques de mix/mastering sur Facebook. Ne serais-je pas mieux de les garder égoïstement pour moi et ainsi avoir un avantage ? La réalité c’est que peu importe la quantité d’information je vous transmet, la seule et unique chose que je ne peux pas vous donner tout cuit dans le bec c’est justement cette capacité d’écoute, car elle vient avec le temps, avec la pratique, la passion et l’expérience. Plus on y plonge profondément, plus on se rend compte de la subtilité, de la complexité des multiples dimensions du son. Éventuellement en avançant dans votre parcours vous serez aussi en mesure de développer une évaluation plus juste des qualités esthétiques du son et ultimement de faire le pont avec les paramètres techniques. C’est ainsi que vous allez arriver à faire des interventions en toute transparence et ainsi, au lieu d’entendre le travail technique, l’auditeur entendra tout simplement la pièce musicale dans toute sa splendeur.
C’est assez difficile d’enseigner cette aptitude mais, voici tout de même quelques pistes d’exploration en vrac pour vous aider à avancer dans ce parcours. Vous pouvez essayer de générer ces caractéristiques en abusant les paramètres dans votre logiciel favori et faire du A/B (avant/après à niveau sonore égal pour bien remarquer les différences). L’idée est d’habituer votre cerveau à les reconnaître.
Tenter de bien entendre les variations du temps d’attaque ou du temps de relâche du compresseur. Pour bien entendre utiliser un ratio élevé sur une piste dynamique (drum, guitare acoustique, basse) .
 
Essayez d’entendre le changement de densité du son lorsque que le compresseur est actif, plus le « treshold » est profond, plus la densité sera affecté . Il peut également se créer une légère saturation qui va bonifier la richesse harmonique du son.
 
Tentez de percevoir des variations de volume sur une piste en solo ou sur une piste dans un ensemble. Les changements brusques sont plus faciles à percevoir que les changements lents. Tentez de vous exercer à entendre dans chaque contexte.
 

Essayez de percevoir comment un changement dans une zone de fréquence affecte la balance globalement. Par exemple, si vous baissez les hautes-fréquences vous devriez également sentir une quelque chose qui s’apparente à augmenter les basses fréquences. En vous pratiquant à percevoir des changements très légers au niveau de l’égalisation, vous aurez tendance à moins exagérer. 

Remarquez à quel point le cerveau perçoit plus facilement un “boost” de fréquence qu’une coupure.  Remarquez également comment un “boost” large (Facteur Q bas) est plus subtil qu’un “boost” ciblé.

 
Tentez de percevoir l’impact de la présence ou absence de la fréquence fondamentale sur différents instruments (essayez avec un filtre passe-haut de couper complètement la fondamentale et voir comment cela influence la présence de l’instrument dans l’ensemble).  Essayez également d’augmenter seulement la fréquence fondamentale d’un instrument et entendre l’impact sur sa proximité dans un mix. 
 
Essayez de percevoir l’impact du temps de pré-délai de la réverbération d’un instrument sur une chanson. Pour tester, ajustez-le en fonction du tempo (BPM) de la chanson en suivant ces instructions. https://youtu.be/bum1oh1pO_gensuite, essayez d’écouter sans chercher de la cohérence au niveau de la temporalité.
Essayer de remarquer les compromis que peuvent produire certains choix de panning.  Par exemple un panning large va donner un sentiment d’ouverture mais peut réduire l’impact comparativement à un panorama plus tassé au centre.  
 
Masquage de fréquences. Tenter de percevoir l’interaction harmonique négative entre deux instruments. Si les deux instruments occupent le même registre il se produira une congestion que vous devriez gérer avec des égalisateurs ou autre.
 
Très important et souvent assez évident. Tenter d’identifier quand des instruments ne sont pas bien accordés et créent une tension qui nuit à la pièce. Attention, les différents instruments qui composent une batterie causent souvent des problèmes sans que personne ne s’en aperçoive. Un bass drum ou un snare mal accordé peut changer complètement (pour le pire) l’impact de la batterie la chanson.
 
Tenter d’entendre les artefacts, c’est-à-dire les effets indésirables qu’a pu générer un processus. Le plus évident, le Taba*** d’effet auquel nous a habitué Autotune. Sinon, sur une piste stéréo essayez d’écouter seulement les « Sides » avec un plugin décodeur Mid/Side. Les artefacts sont souvent différents entre la gauche et la droite. Pour un MP3 par exemple, vous entendrez très facilement comment la musique a été affectée en écoutant les « sides »
Vous allez me dire qu’il existe une multitude d’applications qui permettent de pratiquer l’oreille. À mon humble avis, il vaut mieux ne pas trop perdre de temps là-dessus.  La meilleure école sera toujours de se faire les dents sur de vrais projets et/ou des clients difficiles.  Essayez également de faire de l’écoute active.  C’est-à-dire, d’écouter des pièces musicales que vous appréciez en essayant de suivre un instrument à la fois ou en observant certains choix de mixage qui éveillent votre attention.
En fin de compte, ce qu’on appelle « l’oreille » ce n’est pas tant les deux panneaux qu’on a de chaque côté de la tête, mais plutôt quelque chose qui se passe à l’intérieur du cerveau. Un genre de petit muscle que l’on doit entraîner. Et comme tout entraînement, seule la pratique compte. Alors, lâchez ce blog, lâchez Youtube et pratiquez vous!:)
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